J'avais quatorze ou quinze ans, début octobre ; à cette époque je chassais régulièrement la perdrix, le lièvre.
Après la messe ce dimanche je décide de faire mon tour de chasse. Je chasse dans la forêt derrière, avec un petit 22 Savage, pas plus de 30 pouces de long, quand même suffisant pour tuer un chevreuil.
Ce jour-là mon père me dit : ''Pourquoi ne pas prendre le 12, on sait jamais tu peux voir un chevreuil ! ''- le douze de mon père, le modèle Champion un coup, 36 pouces de canon (rare), qui plaçait ses 9 plombs S.S.G. à lintérieur de 12 pouces à 150 pieds.
J'accepte, non sans crainte du recul toutefois, car à chaque tir, le recul de cette arme voulait t'arracher l'épaule.
Je pars vers la forêt, réalisant tout à coup qu'avec le douze de mon père, javais grandi dau moins 6 pouces.
La forêt était très silencieuse comme après une pluie. Je m'enfonce sans faire de bruit, sur le bout des pieds presque . Je marche, marche, dans un chemin quun Bulldozer avait nettoyé l'année davant, toujours sans rien voir, même pas un écureuil. Les arbres ne parlaient pas, occupés qu'ils étaient à boire la rosée du matin lorsque tout à coup - je ''lève'' sans le voir un chevreuil à ma gauche.
La bête fit deux sauts et puis...plus rien.
J'étais prêt à tirer. Je regarde à gauche - à droite, rien. Je décide davancer, en baissant les yeux je vois tout à côté un petit chevreuil du printemps, à dix pieds de moi, diminué. Le plus qu'il pouvait écraser sur ses pattes, le museau humide, les yeux grands comme de grosses billes, la peur !
La peur dans les yeux, (inoubliable). Je baisse mon fusil, il ne bouge pas, figé comme la glace. Le Hit ! La gloire ! Les compliments ! Le nouveau statut à mon retour ! Tout me passa à l'esprit, mais il avait tellement peur.
Je lève le bras gauche dans un signe. Allez ! Comme un coup de tonnerre, il se lance de côté, tombe, se relève pour tomber encore et part en flèche. À ce moment, la mère (c'était elle), la queue levée le siffle narguant et triomphant, déguerpie comme le vent, invisible.
Qu'est-ce que j'avais fait ? Le chasseur chasse, il doit tuer ! Que dire en revenant à la maison ? Je décide de ne rien dire, piteux, et heureux à la fois. À mon arrivée à la maison, la même question: ''Tu as frappé ? Tu as vu quelque chose ?''
Mal à l'aise, je réponds : ''non, non ''
Le soir à l'étable en tirant les vaches, mon père me dit : ''Tu as l'air bizarre, quest-il arrivé cet après-midi ?'' Je lui raconte lhistoire, sans trop de détail, un peu gêné. Il écoute silencieusement, puis me dit : ''Tu as bien fait.''