Conduire vite sur une route déserte la nuit sans radio. Le moteur malmené gronde un mantra mécanique. Je suis la route par habitude ; Québec-Montréal, un
ruban noir. Le volant est chaud, mes mains ne bougent pas, mon esprit est ailleurs. Noir sur noir, un grondement, chaque minute est pareille à la dernière.

Et maintenant le vent me fait fermer les yeux. Il y a une seconde, une minute, il y a eu un bruit énorme. Je n'entends rien maintenant, je ne sens rien, mes mains sont chaudes sur le volant. Mon corps veut crier, mon esprit ne veut pas revenir. Le vent s'engouffre par le pare-brise éclaté. Je baisse les yeux, du verre, mes jambes, mon pied droit toujours au plancher. Je vois donc je vis. Le miroir pendouille stupidement. Procédure Un bouger les jambes, lever le pied, les muscles obéissent, je ne suis pas paralysé. Procédure Deux je me tâte, j'appréhende une tache humide, je ne la trouve pas. Procédure Trois je réfléchis, j'attends la douleur, j'essaie de conduire. Procédure Quatre je cherche une cause, un météore, un attentat, une bête. J'annote le manuel du parfait accidenté. Au point Huit la voiture s'arrête.

Les oreilles bouchées, le cœur à 220, je respire. J'aspire l'odeur écœurante du sang. Je remarque les plumes ; du gravat de verre et du duvet. Le Tao offre des illustrations saisissantes... Je tremble un peu et sort à l'air pur. Mon pantalon sec sauve un peu d'orgueil. Un trou béant au milieu du pare-brise. 10 cm est, j'y passais. La tronche ouverte par je ne sais quoi.

J'inspecte et j'ai peur. Je suis une trace de fluide, je trouve le volatile éclaté contre la vitre arrière. Une bernache de 10 kg, un missile cruise version armée canadienne. Je prends mon courage et ce qui reste de l'oiseau à deux mains. Il manque la tête et le cou. Je tâte sous les bancs, aucune surprise. Au moins elle n'aura pas souffert.