1. Je suis né neuf mois avant la mort de mon
frère. Curieusement, j'ai toujours fait coïncider le moment de ma naissance avec celle de sa mort, de telle manière qu'une communication ait pu être possible avec quelqu'un que je n'ai pas connu, quelque part dans le tunnel étroit qui nous fait entrer et sortir de ce monde.

Mon père, cette année-là, avait entaillé quelques érables. Un événement avait eu lieu, je ne sais plus lequel, peut-être était-ce cette mémorable bataille où mes deux frères de douze et treize ans mes aînés, après des coups de pieds aux visages, s'étaient mutuellement jurés une mort réciproque, duel mémorable que mon frère, le Survivant, m'avait raconté vingt ans plus tard après que nous nous soyons nous-mêmes battus, déplaçant les meubles de la cuisine dans une épreuve de force ridicule et qui s'était soldée par des coups de poing. Suite à cet événement, mon frère, l'Absent, qui ne voulait peut-être tout simplement pas faire le ménage de sa chambre, fut puni par ma mère et la punition consistait à aider mon père dans sa rituelle cueillette d'eau d'érable.

Ma mère ne nous a jamais infligé de réelles punitions, tout au plus des tâches qui portaient à réfléchir. Ma mère aurait pu tout aussi bien condamné mon frère à garder sa chambre, à la ranger si elle était en désordre, cela aurait été tout naturel et c'est sûrement ce qu'elle s'est dit toute sa vie, phrase au conditionnel que l'on psalmodie dans la douleur de la perte et qui prend, avec le temps, la forme du silence.

Puisque je ne l'avais jamais vue, mon frère, le Survivant, m'emmena un jour voir sa tombe. Je me suis toujours demandé pourquoi on enfermait les morts dans des tombes, d'autant plus qu'elle sont scellées et qu'après avoir été mises en terre, on dépose dessus une plaque de marbre ou de granit. L'idée de pourrir pour l'éternité dans un endroit clos, sans possibilité de me fondre dans la terre et de me décomposer convenablement me remplit d'angoisse. Ce rituel vient sans doute d'une peur ancestrale que le mort ne revienne à la vie, comme il arrivait souvent dans les cas de catalepsie où le malade, déclaré mort, reprenait conscience six pieds sous terre, réveillé par le bruit sourd de la terre jetée sur sa boîte de bois. Le doute que mon frère ne soit pas vraiment mort, qu'il revienne un jour comme après un long exil ou encore qu'il n'ait jamais existé me traverse parfois l'esprit. Devant la tombe, mon frère me raconta que peu après sa mort, l'Absent était apparu à ma soeur, portant une longue barbe blanche. Il était venu lui dire que tout allait bien, de ne pas s'inquiéter pour lui, que nous pouvions dormir tranquilles. Mais ma soeur avait seulement rêvé à lui et il ne portait pas une longue barbe blanche. Ma soeur, de quatorze ans mon aînée, a fait son testament et désire être incinérée. Elle est sûrement la plus locace au sujet de la mort de mon frère, et bien qu'avec les bribes que chacun en possède, j'ai pu me la rendre moins floue, en faire un événement réel, j'ai toujours eu le sentiment d'être né après une catastrophe dont on ne pouvait parler et que cette catastrophe pouvait bien être ma naissance.

Ma soeur, alors âgée de huit ans, ce qui me ramène au fond du berceau, était sortie avec mon père et mon frère recueillir l'eau d'érable. Elle s'était habillée comme pour une grande sortie ou un jour de fête, un foulard de soie rouge sur la tête. Ses petites bottes s'enfonçaient dans la neige molle, laissant derrière elle une suite de trous noirs; elle devait peiner pour les suivre. Elle s'abandonnait de temps en temps au premier vent chaud de l'hiver, fermant les yeux pour mieux sentir la caresse du soleil, buvant l'eau d'érable à même le seau, comme je l'ai moi-même souvent fait. J'ai toujours préféré l'eau d'érable au sirop ou à la tire. Le sucre s'y goûte à peine et on peut en boire en grande quantité s'en craindre la nausée.

Mon père avait-il entaillé les érables l'année suivante? Une année c'était les chevaux, une autre la construction de terrain de tennis. Chaque année, mon père amorçait un projet de longue haleine qu'il ne poursuivait pas l'année suivante. Inspiré par Expo 67, mon père avait fait construire un dôme qui devait être entièrement vitré. Dix ans plus tard, l'immense structure de bois menaçait de s'effondrer et il fallut l'abattre. L'automne venu, mon père avait l'habitude de brûler les champs. Il était rentré un soir, bien après la tombée de la nuit, le manteau calciné. Il avait perdu le contrôle du feu et c'est ainsi que je me l'imagine, tout juste après la mort de mon frère: le visage noir de suie et le manteau à moitié brûlé.

Après l'accident, ma soeur se souvient qu'il ne faisait que répéter le même juron, y cherchant un sens, une explication. Elle se souvient également des nombreuses discussions sur Bouddha qu'il avait avec l'Absent et qu'il n'avait pas avec le Survivant. Mon frère était-il fasciné par la réincarnation? Ma mère est croyante catholique et pratique encore aujourd'hui. Elle a prêté serment devant Dieu et après le divorce, elle ne s'est pas remariée. Le lendemain de leur mariage clandestin aux États-Unis, mon père trompait déjà ma mère et cela dura dix-sept ans. Ma mère a toujours dit de mon père qu'il avait été un bon père, mais depuis qu'il était revenu de l'Inde, qu'il n'avait jamais plus été le même homme. Nous nous sommes toujours moqués de cette transformation, bien que je l'ai toujours connu ainsi: en homme transformé. Mais peut-on être le même homme après avoir vu mourir son fils de douze ans? Alors que j'avais moi-même le même âge, mon père m'avoua qu'il ne m'avait pas désiré. Il me raconta comment ma mère l'avait séduit, lui qui ne voulait plus d'enfant, mais qu'il fut tout de même heureux lorsque je vins au monde. Je fus ce qu'on appelle l'enfant de la dernière chance. Peut-être que si je n'étais pas né, mon frère ne serait pas mort. C'est à ce type de conclusions absurdes qu'en viennent les survivants à une mort dont ils se proclamment muettement les meurtriers.

Quatre ans plus tard, ma grand-mère maternelle mourrait. La seule image que j'avais d'elle était une immense femme aux cheveux gris qui me tendait des billets de un dollars qu'elle tenait précieusement cachés entre ses deux seins. À son enterrement, je me souviens d'avoir souhaité pleurer sans y parvenir, jalousant ma cousine qui y parvenait si bien. Au même moment, mon père dormait avec une autre femme dans le lit conjugal et puisque la commune avait envahi la maison, ma mère su, dès son retour, à quel point sa présence n'était plus désirée. Ma mère plia bagage et quitta la maison avec ses trois enfants.

Les premiers souvenirs que j'ai de la chambre de ma mère après la séparation sont des photos de famille et un objet en terre cuite que mon frère, l'Absent, lui avait offert à la fête des mères. L'objet représente une sorte d'animal aux jambes tordues et aux yeux exorbités et longtemps, j'ai cru qu'il était d'orgine africaine. Sur l'une des photos on peut voir ma grand-mère maternelle endormie sur un divan, dans le chalet familial. Son visage est gris, sa bouche légèrement entrouverte; on la croirait morte. Ce chalet était rempli de coquillages et de souvenirs de voyage divers, entre autres un masque effrayant que ma tante avait rapporté d'Haïti. Ce masque était sculpté dans une noix de coco, les dents étaient de vraies dents et il me faisait vaguement penser au visage dur de ma grand-mère. Il fallait sortir dehors pour aller aux toilettes et la chasse d'eau faisait un bruit épouvantable. La nuit, une ampoule nue révélait un cadre en bois donnant sur une pièce obscure, et je déféquais dans la peur et l'espoir que le masque haïtien apparaisse dans le cadre en bois toujours noir et vide.

À la maison, ma mère s'endormait la plupart du temps sur le divan du salon, devant la télévision allumée. Plus jeune, le Survivant s'amusait à la faire parler durant son sommeil. Un soir, j'avais fait des croquis de ma mère endormie, après quoi je l'avais également fait parler, mais ce jeu m'effrayait plus qu'il m'amusait. Éclairée par la lumière blanche de la télévision, on l'aurait crue en contact avec les morts. Je me souviens d'avoir écouté un film pornographique aux images tordues par une mauvaise réception d'ondes alors que ma mère ronflait, juste à côté. Depuis, tout film érotique est associé à la peur que ma mère ne me surprenne en l'écoutant, portant le masque haïtien.

Je réalise aujourd'hui que le chalet et le salon n'était pour moi qu'un même lieu, que le divan sur lequel s'endormait ma mère et ma grand-mère n'était qu'un seul et même divan, que le masque haïtien et l'animal en terre cuite s'y retrouvaient sur une même bibliothèque, posés côte-à-côte. Tout comme j'ai fait de mes deux soeurs une seule soeur et de mes deux frères un même frère. Nous sommes une famille de cinq survivants, mais j'ai toujours répondu six en comptant l'Absent. N'était-ce pas le visage de mon frère déformé par un cri que dans ma frayeur j'espérais voir apparaître dans le cadre en bois toujours noir et vide?

Il y a vingt-sept ans, les roues-avant des tracteurs étaient plus petites, plus rapprochées et il n'y avait pas de cabine ou de cadre d'acier fixée derrière le siège du conducteur. Les roues-arrière étaient immenses et longtemps, elles furent plus grandes que moi. Mon père laissait ses fils conduire le tracteur et mon frère devait s'y sentir comme un roi. L'engin était d'un rouge vif et je l'ai toujours trouvé beau. À la campagne, tout ce qui a un moteur est un objet de culte. À une certaine époque, mes frères et mes soeurs avaient chacun leur motoneige. Les Bombardier étaient nos voisins. Toutes les motoneiges ont fini pulvérisées contre des arbres.

Le tracteur n'arrivait pas à gravir la pente qui menait à l'érablière et les immenses roues-arrière patinaient dans la neige. Mon frère a du se lever debout et pencher son corps vers l'avant, s'imaginant que son poids y changerait quelque chose, comme j'ai vu tant de fois mon père le faire lorsque le tracteur s'embourbait. Mon frère appuya sur l'accélérateur, mais au lieu de tourner, les roues-arrière restèrent fixées au sol. Le devant du tracteur se souleva et la machine bascula, écrasant mon frère sous son poids.

Je ne sais pas s'il est mort sur le coup ou s'il agonisa quelque temps. Je ne sais pas si son corps fut broyé ou s'il est mort étouffé entre la neige et la tonne de métal. Quel fut leur découverte quand ils soulevèrent le tracteur et dégagèrent le corps? Mon frère avait-il les yeux ouverts ou sa tête était-elle plongée dans la neige? Connaître ces détails morbides me rendrait, pour ainsi dire, sa mort plus vivante.

On pouvait tordre les jambes de l'animal en terre cuite, elles étaient en métal et ainsi, faire prendre aux quatre jambes différentes positions.

2. La canicule se poursuivait depuis quelques jours et ne trouvant pas le sommeil, nous avions décidé d'aller nous rafraîchir dans le parc. Une foule nocturne se prélassait près des bassins, quelques uns s'y trempaient les pieds, d'autres buvaient ou fumaient des joints, assis plus loin, dispersés en petits groupes. Le mot s'était passé que la police ne vidrait pas les lieux, le bruit des tam-tams nous parvenait de derrière les arbres; on se serait cru en plein jour. Des nuages immobiles tachaient le ciel et assis sur un banc, nous fixions nos regards sur le reflet des lampadaires dans l'eau, inventant des histoires sans queue ni tête, les sens convenablement altérés par la bière et le hachish. Un couple était venu s'asseoir juste derrière nous, la fille dansant au son d'un radio, et ne partageant pas leurs goûts musicaux, nous avions décidé de marcher un peu. J'avais, je crois, envie d'aller sur les terrains de tennis, mais nous nous sommes étendus au pied d'un arbre.

La fraîcheur de l'herbe, la proximité de l'eau avait abaisser la température de nos corps. Le regard fixé sur le feuillage sombre de l'arbre, nous nous amusions à y dessiner ou plutôt, à y trouver le profil d'animaux, comme on le fait avec les nuages, avec une joie obstinée et enfantine. Une amie y voyait un toucan, l'autre un dragon chinois et moi un chien qui courait à perte d'haleine, la langue sortie. Bientôt, nous essayions de voir ce que l'autre voyait, mais chaque tentative de voir tous trois la même chose, de partager une vision commune, ce qui nous semblait alors le bonheur ultime, se soldait toujours par l'échec. Je levai la tête et m'aperçut que l'un était couché perpendiculaire à moi et que l'autre n'avait pas ses lunettes. Nous enlevèrent tous nos lunettes et nous nous couchâmes parallèlement l'un à l'autre, mais sans pour autant tenté de voir ce que l'autre voyait, de partager cette vision symbiotique et myope. Nous nous sentions légers et heureux.

Dans le silence soudain, je vis se découper, parmi les feuillages, avec une précision photographique, les yeux exorbités, puis la tête de l'animal en terre cuite que l'Absent avait offert à ma mère. J'eus à ce moment la nette conviction, ou plutôt la confirmation que mon frère mort était l'arbre et que l'endroit où j'étais couché était le lieu exact du rendez-vous que nous nous étions fixés, vingt-sept ans plus tôt, dans le corridor entre vie et mort.

Je n'en parlai pas à mes amis et le saluai d'un sourire, un frisson me parcourant la nuque, glacé jusqu'au sang par la caresse fantôme.